Qui aurait parié, il y a dix ans, que des Super Nintendo jaunies, des PlayStation 1 rayées et des Game Boy sans rétroéclairage referaient la une des salons… et flamberaient sur Leboncoin ? Et pourtant, c’est exactement ce qui se passe. Les consoles rétro ne sont plus seulement des reliques de grenier : elles sont redevenues des objets de désir, au croisement de la culture geek, de la déco et de l’investissement.
Pourquoi les consoles rétro reviennent sur le devant de la scène
Si les consoles d’ancienne génération reviennent en force, ce n’est pas uniquement une affaire de nostalgie. Plusieurs tendances se croisent :
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La saturation du marché moderne : mises à jour constantes, patchs day one, DLC à rallonge… Beaucoup de joueurs ont envie de revenir à des expériences simples, immédiates, « plug and play ».
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La culture geek devenue mainstream : ce qui était réservé aux « nerds » des années 90 est aujourd’hui célébré sur Netflix, TikTok ou dans les rayons déco. Une Super Nintendo sur un meuble TV, ce n’est plus ringard, c’est stylé.
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Un besoin de repères rassurants : dans un contexte de crises successives, les objets de l’enfance jouent un rôle de « machine à remonter le temps émotionnelle ».
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L’attrait pour l’authentique : émulateurs et consoles mini, c’est bien. Mais pour beaucoup, rien ne remplace la sensation de souffler dans une cartouche ou le clic d’un bouton d’origine.
Résultat : ce qui dormait au fond des placards se retrouve aujourd’hui au cœur du salon, entre une barre de son connectée et un écran 4K flambant neuf.
La nostalgie, un moteur… mais pas le seul
La nostalgie est évidemment un élément clé. Les trentenaires et quarantenaires d’aujourd’hui ont grandi avec la NES, la Mega Drive, la Nintendo 64 ou la PlayStation. Ils ont du pouvoir d’achat, un appartement à aménager, et l’envie de retrouver leurs sensations de gosse.
On observe d’ailleurs un phénomène très net : chaque fois qu’une génération atteint l’âge où elle peut « s’offrir ses souvenirs », les prix de ses objets d’enfance montent. C’est déjà arrivé pour les jouets vintage des années 80, c’est désormais le cas pour les consoles sorties entre la fin des années 80 et le début des années 2000.
Mais réduire le retour des consoles rétro à un simple coup de vieux collectif serait trop facile. Ces machines incarnent aussi :
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Un autre rapport au jeu vidéo : difficulté assumée, progression à l’ancienne, absence de microtransactions et de Battle Pass.
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Une forme de minimalisme : pas besoin de 120 Go de stockage, de mise à jour de firmware ou de connexion obligatoire.
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Une culture commune : recréer un Mario Kart 64 sur canapé avec des amis, c’est rassembler des personnes autour d’un langage universel.
En filigrane, ce retour en grâce est aussi un commentaire sur le présent : face au trop-plein technologique, les joueurs redécouvrent le charme de la simplicité.
Le marché de l’occasion en ébullition
C’est sur le marché de l’occasion que cette tendance est la plus visible. Là où certaines consoles se vendaient pour une poignée d’euros il y a encore quelques années, les prix ont explosé.
Quelques ordres de grandeur observés sur les plateformes de revente (Leboncoin, Vinted, eBay, groupes Facebook spécialisés) à l’automne 2024 :
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Super Nintendo (SNES) : entre 80 et 150 € pour une console en bon état avec une manette, parfois plus si la boîte est présente.
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Nintendo 64 : autour de 70 à 120 €, avec de gros écarts selon l’état et les jeux inclus.
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Game Boy / Game Boy Color : 60 à 120 € selon la version, l’état de l’écran et des boutons.
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PlayStation 1 : plus abordable, souvent entre 40 et 80 €, mais les jeux cultes (Final Fantasy, Castlevania, etc.) tirent la valeur vers le haut.
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GameCube, Dreamcast, Saturn : longtemps boudées, elles intéressent de plus en plus les collectionneurs ; certains titres dépassent largement les 100 € à eux seuls.
Les éditions limitées, les consoles « transparentes », les coloris spéciaux ou les packs complets (boîte, notices, inserts) voient leur cote s’envoler. On assiste aux mêmes mécanismes que dans le marché du vinyle : ce qui était considéré comme « vieux » devient « vintage »… donc bankable.
Spéculation, bonnes affaires et arnaques : un nouvel eldorado geek ?
Dans ce contexte, certains ont vite compris qu’il y avait de l’argent à se faire. On voit apparaître :
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Des « chasseurs de trésors » qui écument vide-greniers et brocantes à 6h du matin pour dénicher une N64 oubliée à 30 € et la revendre trois fois plus cher dans la journée.
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Des spéculateurs qui stockent consoles et jeux rares en pariant sur une hausse future de leur valeur.
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Des arnaques : faux boîtiers, jaquettes imprimées, prix délirants sur des produits courants présentés comme « ultra rares ».
Pour les acheteurs moins aguerris, le risque est de payer un produit largement au-dessus de sa valeur réelle, voire défectueux. Quelques réflexes utiles avant de craquer sur un coup de cœur :
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Vérifier les prix moyens en cherchant plusieurs annonces similaires, pas seulement la première venue.
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Demander des photos détaillées : connectiques, ports manettes, étiquette arrière, état des vis, intérieur de la trappe de cartouche.
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Se méfier des mentions vagues (« non testée », « trouvée dans un grenier ») qui masquent parfois un dysfonctionnement.
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Tester en direct dès que possible, surtout pour les consoles à lecteur CD/DVD, plus fragiles.
À l’inverse, il existe encore de vraies bonnes affaires pour ceux qui savent où chercher : petits sites d’annonces locaux, ressourceries, associations, proches qui « font du tri » sans mesurer la valeur de ce qu’ils possèdent.
Entre vitrine déco et machine de jeu à part entière
Les consoles rétro ne reviennent pas seulement pour être branchées et utilisées. Elles deviennent aussi des objets de mise en scène dans les intérieurs.
On observe deux profils de propriétaires :
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Les joueurs-pragmatiques : leur Super Nintendo ou leur PS2 est branchée, nettoyée, prête à fonctionner, avec quelques jeux fétiches. On est dans l’usage avant tout.
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Les collectionneurs-exposants : étagères dédiées, boîtes alignées, figurines assorties, néons façon salle d’arcade. On frôle parfois l’installation muséale.
Les réseaux sociaux jouent un rôle clé : les setups rétro cartonnent sur Instagram, TikTok ou Reddit. Une N64 coloris « Funtastic », un vieux CRT Trinitron et une pile de cartouches bien rangées suffisent à générer des milliers de likes. La console devient un marqueur identitaire : elle raconte une époque, une façon de jouer, une appartenance à une « tribu » geek précise.
Fabricants et éditeurs surfent sur la tendance
Évidemment, l’industrie n’est pas restée spectatrice. Plusieurs mouvements renforcent ce retour en force :
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Les consoles mini officielles : NES Classic Mini, SNES Mini, Mega Drive Mini, PlayStation Classic… Ces petits boîtiers plug and play, livrés avec une sélection de jeux, ont déclenché un véritable engouement dès leur sortie. Certaines éditions sont déjà devenues des objets de collection.
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Les services de rétro-gaming intégrés : Nintendo Switch Online (et son extension avec les jeux N64, GBA, Mega Drive), PlayStation Plus avec les classiques PS1/PS2/PSP, Xbox avec sa rétrocompatibilité poussée… Les géants du secteur capitalisent sur leurs catalogues historiques.
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Les rééditions physiques : certains éditeurs rééditent des cartouches ou des disques en tirages limités, parfois avec de nouveaux contenus (artbooks, OST, goodies).
Paradoxalement, cette offre « officielle » ne détruit pas l’attrait des machines d’origine. Elle agit plutôt comme une porte d’entrée. Un joueur qui redécouvre Super Metroid via un service en ligne peut ensuite avoir envie de posséder la cartouche d’époque… et la console qui va avec.
Entre authenticité et modernisation : la vague des consoles hybrides
À côté des machines 100 % d’origine, un autre segment explose : celui des solutions hybrides, qui cherchent à concilier charme du rétro et confort moderne.
On voit notamment se développer :
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Les consoles « clones » : des fabricants comme Analogue proposent des machines haut de gamme compatibles avec les cartouches d’origine (NES, SNES, Mega Drive, etc.), avec sortie HDMI et rendu amélioré.
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Les consoles portables d’émulation : Anbernic, Retroid, Ayn et consorts commercialisent des consoles capables de faire tourner plusieurs générations de jeux via émulation, dans un format nomade.
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Les mods vidéo et hardware : ajout de sorties HDMI sur les consoles d’époque, écrans IPS sur Game Boy, boutons et coques remplacés, alimentation modernisée.
Ce marché parallèle répond à une question très concrète : comment profiter de ces vieux jeux sur des écrans actuels, sans se battre avec les adaptateurs et les résolutions bizarres ? Il participe aussi à la survie du patrimoine vidéoludique, en rendant son usage plus simple et plus durable.
Réparer, modder, préserver : une nouvelle culture de la bidouille
Derrière cette vague nostalgique, une communauté très active s’est structurée autour de la réparation et de l’optimisation des consoles rétro. Tutoriels YouTube, forums spécialisés, serveurs Discord et groupes Facebook regorgent de contenus pour :
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Remplacer des condensateurs vieillissants sur une Super Nintendo ou une Mega Drive.
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Changer une lentille de lecteur sur une PS1 ou une Dreamcast.
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Installer des écrans modernes sur des Game Boy, Game Gear et autres consoles portables fatiguées.
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Nettoyer, repeindre, recouvrir des coques jaunies pour leur donner une seconde vie.
On assiste à un mélange intéressant entre culture geek et culture maker. Restaurer une console devient un projet personnel, presque artisanal. Certains en ont même fait une activité professionnelle ou un complément de revenus, en proposant des prestations de rénovation ou des consoles « custom » prêtes à l’emploi.
Au-delà du plaisir de bricoler, ces pratiques posent aussi une question de fond : qui préservera le patrimoine vidéoludique si les machines cessent de fonctionner et que les supports d’origine se dégradent ? Pour beaucoup, réparer une NES ou recapper une PC Engine, c’est une forme de conservation culturelle.
Le rôle des communautés et des événements IRL
Le retour des consoles rétro ne se joue pas seulement derrière les écrans. Il s’incarne aussi dans les événements physiques :
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Conventions geek et salons du jeu vidéo : la plupart réservent aujourd’hui des espaces dédiés au rétro-gaming, avec bornes jouables, tournois Mario Kart 64 ou Street Fighter II, stands de vente de consoles et jeux d’époque.
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Bars et cafés gaming : de plus en plus d’établissements proposent une Super Nintendo ou une Nintendo 64 en libre-service, à côté des consoles actuelles.
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Associations et musées du jeu vidéo : des structures locales organisent des journées thématiques, des expositions et des ateliers de découverte autour des anciennes machines.
Ces lieux jouent un rôle essentiel : ils permettent à une nouvelle génération qui n’a pas connu ces consoles à leur sortie de les découvrir dans des conditions proches de l’époque… mais sans avoir à passer par le marché de l’occasion.
Et maintenant, jusqu’où ira la vague rétro ?
La question est inévitable : s’agit-il d’un simple effet de mode, ou d’une transformation plus durable de la culture geek et du marché du jeu vidéo ?
Plusieurs signaux laissent penser que ce mouvement s’inscrira dans le temps :
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Le rétro-gaming est désormais intégré dans la stratégie des grands acteurs (constructeurs, éditeurs, plateformes).
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Les cycles de nostalgie devraient logiquement se poursuivre : demain, ce seront peut-être la PlayStation 3, la Xbox 360 ou la Nintendo DS qui connaîtront le même phénomène de flambée des prix.
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La prise de conscience autour de la préservation du patrimoine vidéoludique est en hausse, avec de plus en plus d’initiatives publiques et privées.
En parallèle, le marché de l’occasion restera sans doute très hétérogène : entre passionnés qui échangent à prix raisonnables, collectionneurs prêts à tout pour un exemplaire mint, vendeurs opportunistes et acheteurs impulsifs, les écarts de prix risquent de se creuser encore.
Reste une certitude : les consoles rétro ont retrouvé une place que peu auraient anticipée. Elles ne se contentent pas de réveiller des souvenirs, elles alimentent de nouveaux usages, de nouveaux business et de nouvelles formes de créativité autour du jeu vidéo. Et si votre vieille console dort encore dans un carton à la cave, c’est peut-être le moment d’aller vérifier : elle vaut sans doute bien plus qu’un simple coup de nostalgie.
