Insolite : ces robots compagnons qui prétendent remplacer les animaux de compagnie envahissent nos salons

Insolite : ces robots compagnons qui prétendent remplacer les animaux de compagnie envahissent nos salons

Des chats qui ronronnent sans poils, des chiens qui remuent la queue sans laisser de poils sur le canapé, des « peluches » équipées d’intelligence artificielle capables de reconnaître votre voix… Non, ce n’est pas un épisode futuriste de Black Mirror, mais bien la nouvelle tendance high-tech qui s’invite dans nos salons : les robots compagnons qui prétendent, plus ou moins ouvertement, remplacer les animaux de compagnie.

Entre gadget mignon, solution anti-solitude et vraie expérimentation sociale, ces créatures électroniques posent une question dérangeante : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour déléguer nos émotions à la technologie ?

Des robots qui miaulent, aboient… et ne font jamais de dégâts

Les robots compagnons ne datent pas d’hier. Sony avait déjà tenté l’expérience avec son chien robot Aibo à la fin des années 90. À l’époque, l’idée faisait sourire. Aujourd’hui, elle est devenue un vrai marché.

Quelques exemples qui envahissent peu à peu les intérieurs :

  • Aibo (Sony) : le célèbre chien robot, relancé dans une version bardée de capteurs et d’IA. Il reconnaît son maître, apprend des « tours », répond à la voix, et peut même développer un comportement « unique » selon la manière dont vous interagissez avec lui.
  • Qoobo : un coussin en forme de demi-chat, sans tête, avec une queue qui bouge et « réagit » à vos caresses. Son objectif : reproduire la sensation apaisante d’un animal qui ronronne, sans les contraintes du vivant.
  • Tombot : un chien robot au réalisme troublant, développé en particulier pour les personnes âgées ou atteintes de troubles cognitifs, comme Alzheimer. Il réagit au toucher, aux sons et aux mouvements.
  • Moflin : une petite créature peluche dotée d’IA, censée développer une « personnalité » propre et entretenir une relation émotionnelle avec son propriétaire.
  • Loona, Vector & co : des petits robots au design plus « geek », avec grands yeux animés, qui se déplacent dans la maison, réagissent à la voix, jouent, dansent et vous suivent comme un petit animal curieux.

Objectif commun : vous donner l’impression d’être accompagné, aimé, ou au minimum… moins seul.

Pourquoi ces robots séduisent-ils autant ?

À première vue, l’idée paraît un peu triste : adopter un robot plutôt qu’un animal vivant. Pourtant, la demande est bien là, et elle est loin d’être anecdotique.

Plusieurs facteurs expliquent cet engouement :

  • Les contraintes des animaux « réels » : horaires de travail impossibles, petits appartements, interdictions dans certaines copropriétés, déplacements fréquents… Tout le monde n’a pas la possibilité matérielle (ou l’envie) de s’occuper correctement d’un animal.
  • La charge mentale : un chien, un chat, c’est du temps, de l’organisation, des frais vétérinaires, de l’entretien. Un robot, lui, ne tombe pas malade, ne détruit pas le canapé et ne provoque pas d’allergies.
  • Le vieillissement de la population : de plus en plus de projets ciblent spécifiquement les seniors isolés. Pour certains Ehpad, un robot compagnon est vu comme un compromis : un « être » rassurant, sans les risques et les responsabilités d’un vrai animal.
  • L’habitude de parler aux objets : entre assistants vocaux, chatbots et IA un peu partout, nous sommes déjà habitués à « dialoguer » avec la technologie. Le robot compagnon est le prolongement logique de cette tendance, mais avec un corps physique.

Ajoutez à cela un marketing bien rodé (vidéos de seniors qui sourient, d’enfants émerveillés, de jeunes urbains dans leurs studios épurés), et vous obtenez un cocktail propice à la diffusion massive de ces nouveaux « compagnons ».

Ce que ces robots savent (vraiment) faire aujourd’hui

Promis, les robots ne vont pas encore vous rapporter la balle au parc ou griffer votre canapé par jalousie. Leur intelligence reste limitée, même si leur comportement peut paraître bluffant au premier abord.

Les fonctionnalités les plus courantes :

  • Reconnaissance de la voix : ils répondent à certaines commandes vocales (« viens », « assis », « danse »), parfois personnalisables.
  • Reconnaissance faciale : certains modèles identifient les membres du foyer, et adaptent leur comportement (plus ou moins démonstratif selon la personne).
  • Réaction au toucher : caresses, tapotements, contacts répétés… Le robot « apprend » à réagir et à simuler plaisir, excitation ou calme.
  • Déplacements autonomes : ils explorent l’espace, évitent les obstacles, vous suivent d’une pièce à l’autre, parfois en cartographiant votre logement.
  • Expression d’« émotions » simulées : oreilles qui se baissent, queue qui s’agite, yeux qui se ferment, petits sons attendrissants… Tout est pensé pour stimuler votre empathie.

Techniquement, ces robots reposent sur un mélange de capteurs (caméras, microphones, gyroscopes, capteurs de pression), de moteurs miniaturisés et d’algorithmes d’IA (reconnaissance vocale, apprentissage par renforcement, etc.).

Mais ne nous y trompons pas : nous ne sommes pas face à une vraie intelligence émotionnelle. Nous interprétons des signaux programmés comme des émotions, parce que notre cerveau est câblé pour le faire. En clair : ce n’est pas le robot qui « vous aime », c’est vous qui lui prêtez du ressenti.

Peuvent-ils vraiment remplacer un animal de compagnie ?

C’est là que le débat devient intéressant. Pour certains usages, la réponse est clairement : pas encore. Pour d’autres, la frontière devient floue.

Ce qu’un animal vivant apporte qu’un robot ne peut pas offrir :

  • Une part d’imprévisibilité, parfois agaçante, mais profondément vivante.
  • Une vraie relation de dépendance réciproque : vous avez des responsabilités concrètes envers lui.
  • Des signaux émotionnels plus riches, y compris les défauts et les contradictions, qui construisent un lien authentique.
  • La chaleur du vivant : respiration, odeurs, contact, vieillissement, et malheureusement, le deuil.

Les psychologues l’expliquent bien : ce qui crée un attachement fort, ce n’est pas seulement la présence, c’est aussi l’effort, les contraintes, les compromis. Or, tout l’argument des robots compagnons consiste justement à supprimer ces contraintes.

En revanche, pour certaines personnes, un robot peut être un vrai plus :

  • Personnes âgées qui ne peuvent plus s’occuper d’un animal mais qui ont besoin de présence.
  • Enfants allergiques aux poils d’animaux.
  • Personnes très isolées, pour qui un simple prétexte d’interaction (parler au robot, le toucher, le voir bouger) peut rompre une routine anxiogène.
  • Milieux de soin (hôpitaux, Ehpad) où la présence d’animaux est compliquée voire interdite.

Dans ces cas-là, le robot ne remplace pas forcément un animal : il remplace l’absence totale d’interaction. Ce n’est pas la même chose. Mais la nuance se perd facilement dans un discours marketing qui aime les slogans du type « comme un vrai chien, sans les contraintes ».

Un marché en plein boom, porté par l’IA et le vieillissement

Derrière ces petites boules de poils électroniques, on trouve un écosystème bien réel : celui de la robotique sociale et de la silver economy.

Quelques chiffres parlants :

  • Le marché mondial de la robotique personnelle (robots domestiques, d’assistance, compagnons) se chiffre déjà en dizaines de milliards de dollars, avec des prévisions de croissance à deux chiffres sur les prochaines années.
  • Selon l’ONU, d’ici 2050, une personne sur six dans le monde aura plus de 65 ans. Les solutions anti-solitude et d’assistance vont mécaniquement exploser.
  • Les coûts de production des capteurs et composants électroniques ont chuté, rendant possible des robots plus sophistiqués à des prix « grand public » (même si certains modèles restent dans une gamme premium, entre 1 500 et 3 000 euros).

Startups, grands groupes électroniques, laboratoires de recherche : tout le monde veut sa part du gâteau. Certains projets sont clairement orientés « compagnons ludiques » pour un public geek, d’autres ciblent des enjeux plus sérieux : prévention de la dépression chez les seniors, maintien à domicile, stimulation cognitive, etc.

La frontière entre le gadget kawaii et l’outil médico-social devient parfois très mince.

Les zones grises : dépendance, données et illusion affective

Derrière ces robots adorables, la liste des questions éthiques commence à être longue.

1. La dépendance émotionnelle

Peut-on s’attacher à un robot ? La réponse est oui, et très vite. Des études menées sur des robots sociaux comme Paro (le fameux phoque en peluche utilisé en gériatrie) montrent que les patients peuvent développer un attachement réel, parfois au point d’éprouver de la tristesse lorsque le robot est retiré.

Problème : le robot ne ressent rien. Toute la relation repose sur une illusion unilatérale. Est-ce grave ? Certains chercheurs estiment que ce n’est pas plus problématique que de s’attacher à un personnage de fiction. D’autres craignent que cela remplace, sur le long terme, des liens humains plus complexes.

2. Les données personnelles

Un robot qui vous suit, vous filme, vous écoute, vous reconnaît… stocke des données. Beaucoup de données.

Questions à se poser avant d’en adopter un :

  • Où sont hébergées les données (localement ou sur des serveurs distants) ?
  • Quels types de données sont collectés (audio, vidéo, historiques d’interactions, visages reconnus) ?
  • Peuvent-elles être utilisées pour l’entraînement de modèles d’IA, ou revendues à des partenaires ?
  • Que se passe-t-il si l’entreprise fait faillite ou change de stratégie ?

Dans plusieurs cas, les robots compagnons ne sont pas uniquement des objets, mais des services connectés, dépendants de mises à jour et de serveurs distants. En clair : sans le cloud, votre petit compagnon peut se transformer en presse-papier design.

3. La substitution aux relations humaines

Pour des institutions en manque de moyens, la tentation peut être grande : et si un robot pouvait tenir compagnie à dix résidents, au lieu d’embaucher un animateur supplémentaire ?

Utilisé comme outil complémentaire, le robot peut apporter un plus. Utilisé comme substitut, il devient inquiétant. L’idée qu’un dispositif électronique puisse « suffire » à combler des besoins affectifs d’êtres vulnérables pose un vrai problème de société.

Faut-il adopter un robot compagnon ? Quelques pistes pour décider

Si l’idée vous intrigue, mais que vous ne savez pas si vous êtes la cible, voici quelques questions utiles à se poser :

  • Qu’attendez-vous vraiment de ce robot ? Un gadget amusant, une présence rassurante, une aide pour un proche âgé, un remplacement à un animal que vous ne pouvez plus assumer ?
  • Êtes-vous à l’aise avec l’idée d’interagir avec un objet qui simule des émotions sans en ressentir ?
  • Êtes-vous prêt à payer un prix parfois élevé pour un produit dont la durée de vie dépend aussi de serveurs et de mises à jour logicielles ?
  • Que devient le robot s’il tombe en panne, si la société arrête le support ou ferme ses serveurs ?
  • L’utilisez-vous pour compléter des interactions humaines… ou pour les éviter ?

Dans un usage lucide, assumé comme tel, un robot compagnon peut être un outil intéressant, voire touchant, qui joue sur notre empathie pour rendre la technologie plus chaleureuse. Le problème commence lorsqu’on commence à parler de « remplacer » l’animal ou le lien humain, et non de l’augmenter ou le soutenir.

Et demain, on adopte quoi : un chat, un chien… ou une IA sur pattes ?

La génération actuelle de robots compagnons reste limitée, mais la trajectoire est claire : plus de réalisme, plus d’autonomie, plus de personnalisation. L’arrivée de modèles d’IA générative au cœur de ces robots va démultiplier leurs capacités d’interaction.

Imaginez un robot capable de :

  • Engager une vraie conversation contextuelle, en se souvenant de vos humeurs passées.
  • Adapter sa « personnalité » à la vôtre (plus calme, plus joueur, plus bavard…).
  • Interagir avec tout votre écosystème connecté (volets, lumière, musique, agenda) tout en gardant une forme de présence affective.
  • Évoluer réellement dans le temps, en fonction de vos habitudes, comme un animal qui vieillit à vos côtés.

On s’éloigne du simple jouet pour s’approcher d’un compagnon numérique incarné. De quoi rendre la frontière encore plus floue entre l’attachement à un être vivant et l’attachement à une machine.

Reste une question de fond : en multipliant ces présences artificielles, que dit-on de notre rapport au vivant, à la vulnérabilité, à la complexité des relations réelles ? Préférons-nous, à terme, des liens « propres », contrôlables, programmables, plutôt que des interactions parfois dérangeantes mais profondément humaines (ou animales) ?

Les robots compagnons qui envahissent nos salons sont peut-être moins une révolution technologique qu’un miroir. Un miroir qui nous renvoie une image de nos besoins affectifs, de nos contradictions, et de notre envie de tout optimiser, y compris l’attachement. Reste à savoir si nous sommes prêts à assumer ce que ce miroir nous montre.