Robots qui plient le linge, lunettes qui traduisent le monde en temps réel, frigos plus intelligents que certains humains le lundi matin… Le dernier grand salon tech (type CES de Las Vegas et consorts) a une nouvelle fois donné l’impression de vivre dans une bande-annonce de film de science-fiction. Mais derrière les démonstrations spectaculaires, certaines innovations repérées cette année disent quelque chose de très concret sur notre quotidien de demain.
Tour d’horizon des nouveautés les plus surprenantes… et de ce qu’elles annoncent vraiment.
Des IA qui ne se contentent plus de répondre, mais qui agissent
On connaissait déjà les assistants vocaux un peu limités, capables de lancer une playlist ou de régler un minuteur. Cette année, les démonstrations d’intelligence artificielle vont clairement un cran plus loin : l’IA devient un véritable “agent” capable d’exécuter des tâches complètes à votre place.
Lors du salon, plusieurs stands présentaient des “agents IA” capables de :
- réserver un voyage entier (vol, hôtel, transferts) en se basant sur vos habitudes et votre budget,
- gérer une partie de votre boîte mail en triant, résumant et répondant aux messages simples,
- négocier automatiquement certains contrats ou abonnements (télécom, énergie) en comparant les offres en temps réel.
Ce changement est loin d’être anecdotique. On passe d’outils qui “aident à réfléchir” à des IA qui “font à notre place”. Techniquement, ces systèmes s’appuient sur des modèles de langage avancés couplés à des API de services (voyage, banque, assurance, etc.).
Ce que cela annonce pour demain ?
- Une automatisation massive des tâches administratives du quotidien pour le grand public.
- Des emplois de back-office (support, saisie, traitement de mails) plus que jamais sous pression.
- Une question centrale : à qui délègue-t-on réellement le pouvoir de décider à notre place… et avec quelles garanties de transparence ?
Anecdote parlante : une startup exposante affirmait que son IA avait permis à un groupe test de “gagner” jusqu’à 6 heures par semaine en tâches perso (paperasse, rendez-vous, organisation). L’enjeu, désormais, sera d’apporter la même promesse au travail… sans créer un climat de surveillance permanente.
Des lunettes connectées qui veulent tuer l’écran du smartphone
On a beaucoup enterré les lunettes connectées après l’échec des premiers modèles type Google Glass. Mauvais timing, mauvaise ergonomie, peur de la surveillance. Mais visiblement, le concept n’est pas mort. Loin de là.
Plusieurs fabricants ont présenté des lunettes “AR light” (réalité augmentée légère), aux allures de montures classiques, mais avec :
- un affichage discret dans le champ de vision (notifications, directions, sous-titres, infos contextuelles),
- des micros et hauts-parleurs quasi invisibles,
- une connexion directe à un assistant IA capable de comprendre des requêtes naturelles.
La démonstration la plus marquante ? Un prototype capable de :
- traduire en temps réel une conversation face à vous,
- afficher les sous-titres dans votre champ de vision,
- adapter la traduction au contexte (professionnel, familier, technique).
On ne parle pas encore d’un produit de masse parfait (autonomie, confort, prix restent des freins), mais le message est clair : la prochaine interface n’est peut-être pas un nouveau smartphone, mais quelque chose qui disparaît presque… sur notre visage.
À moyen terme, si ces lunettes se généralisent :
- notre rapport à l’écran pourrait radicalement changer (moins de temps les yeux collés au téléphone, mais plus de données “superposées” au réel),
- les usages professionnels pourraient exploser (maintenance, formation, médecine, logistique),
- la question de la vie privée en espace public va devenir explosive : qui enregistre quoi, et quand ?
On le voit déjà avec certains salons qui imposent des badges ou des zones “no camera”. Demain, il faudra peut-être aussi prévoir des zones “no smart glasses”.
Des objets du quotidien boostés à l’IA… parfois utiles, parfois borderline
Chaque édition de salon tech a son lot d’objets connectés “what the hell ?”. Cette année n’a pas fait exception, mais on commence à voir un fil conducteur : presque tout est désormais dopé à l’intelligence artificielle, de la brosse à dents au frigo.
Quelques innovations qui ont retenu l’attention :
- Le frigo nutritionniste : grâce à des caméras internes et une IA de reconnaissance d’images, ce réfrigérateur identifie ce qu’il contient, propose des recettes en fonction des dates limites et vous alerte quand un aliment risque de finir à la poubelle.
- Le miroir coach santé : il analyse la posture, la qualité de la peau, certains signes de fatigue et suggère routine sportive ou conseils bien-être. Certains prototypes vont jusqu’à détecter des anomalies (asymétries, marques inhabituelles) et à recommander une consultation.
- Le lit “gestionnaire de sommeil” : bardé de capteurs, il ajuste la fermeté, la température et la position selon vos phases de sommeil, avec un tableau de bord digne d’un cockpit d’avion pour suivre vos nuits.
On oscille en permanence entre vrai gain de confort et gadget potentiellement anxiogène. Doit-on vraiment recevoir une notification à 23h12 indiquant que notre qualité de sommeil sera “sous la moyenne prévue” si l’on continue à scroller ?
Ce que ces objets annoncent :
- Une quantification toujours plus fine du quotidien : santé, alimentation, repos, productivité, tout devient mesurable et optimisable.
- Une dépendance accrue à des recommandations automatisées, avec le risque de perdre en spontanéité ou en écoute de soi.
- Une avalanche de données extrêmement sensibles (santé, habitudes, rythme de vie) que des fabricants – ou leurs partenaires – devront gérer avec une rigueur exemplaire… ou pas.
En filigrane, on sent monter une nouvelle norme sociale : celle d’un “moi optimisé” en permanence. Reste à savoir si tout le monde aura envie – ou les moyens – de suivre.
Robots compagnons : de la mascotte au membre de la famille ?
Les robots sont désormais des habitués des salons : on les voit danser, servir des cafés, répondre à quelques questions préprogrammées. Mais cette année, la tendance qui se confirme, ce sont les robots compagnons émotionnels.
Parmi les modèles remarqués :
- des petits robots de table, expressifs, conçus pour tenir compagnie aux personnes âgées à domicile,
- des “animaux de compagnie” robotiques pour enfants, capables d’apprendre un prénom, de réagir à la voix et d’évoluer selon les interactions,
- des robots destinés aux lieux publics (hôpitaux, aéroports) qui accueillent, rassurent, guident et distrayent.
Le discours des fabricants est clair : face à l’isolement croissant (seniors, urbains, télétravailleurs), le robot compagnon serait une réponse partielle, un intermédiaire entre le chatbot et la présence humaine.
Un chiffre à garder en tête : au Japon, certains robots compagnons pour personnes âgées ont déjà été déployés à grande échelle. Une étude citée par un exposant mentionne une baisse mesurable de la sensation de solitude chez certains utilisateurs. Mais cela pose une question vertigineuse : jusqu’où peut-on déléguer le lien social à des machines, aussi sophistiquées soient-elles ?
Pour demain, on peut anticiper :
- une démocratisation de ces robots dans les pays où le vieillissement de la population est le plus avancé,
- l’arrivée de services d’abonnement (mises à jour, nouveaux “personnalités”, contenus) pour maintenir l’attachement,
- un débat de société inévitable sur ce que signifie “s’occuper” de quelqu’un à l’ère des compagnons artificiels.
La maison devient une plateforme logicielle à part entière
Autre tendance forte observée dans les allées : la maison connectée change d’échelle. On n’est plus seulement sur quelques objets isolés (ampoules, enceintes, thermostat), mais sur une véritable orchestration globale du domicile.
Concrètement, plusieurs exposants proposaient des systèmes où :
- l’énergie (panneaux solaires, batterie, chauffage, prises) est gérée de manière intelligente en fonction des tarifs horaires et de la météo,
- la sécurité (caméras, serrure, capteurs de mouvement, détection de fumée) est centralisée dans une seule interface, avec IA pour distinguer un intrus d’un voisin ou du facteur,
- le confort (lumière, son, température) s’adapte à vos habitudes sans que vous ayez à toucher un bouton.
Le véritable mouvement de fond, c’est la convergence : tous ces systèmes, longtemps fragmentés, commencent à parler le même langage, grâce à de nouveaux standards d’interopérabilité et à des hubs logiciels.
Ce futur proche ressemble à ceci :
- Votre maison sait que vous quittez le travail, ajuste le chauffage, lance une préparation d’eau chaude et commande automatiquement les produits bientôt manquants.
- Si un pic de consommation électrique est prévu, elle décale le lancement du lave-linge ou la recharge de la voiture pour lisser votre facture.
- En cas d’alerte (fuite, fumée), elle déclenche un scénario précis : coupure, alerte voisins, appel automatique aux secours selon les pays.
Derrière cette automatisation, deux enjeux majeurs :
- Sécurité : une maison qui devient une plateforme numérique devient aussi une surface d’attaque. Les démonstrations de piratage de systèmes domotiques lors du salon rappellent qu’un simple mot de passe faible peut ouvrir bien plus qu’un compte mail.
- Souveraineté des données : qui contrôle les historiques de présence, de consommation, de déplacements ? Aujourd’hui, ce sont souvent les géants de la tech ou quelques gros fabricants. Demain, on pourrait voir émerger des “clouds domestiques” plus locaux, voire auto-hébergés.
La santé connectée passe un nouveau cap
Les wearables santé ne sont pas nouveaux. Ce qui change cette année, c’est la précision – et l’ambition. La frontière entre gadget de suivi et outil quasi médical devient plus floue.
Parmi les innovations marquantes :
- des montres capables de réaliser des ECG multi-dérivations proches de ceux d’un cabinet médical,
- des patches connectés mesurant en continu la glycémie, la température, parfois même certains marqueurs métaboliques,
- des toilettes intelligentes (oui) capables d’analyser certains paramètres via l’urine ou les selles et de suivre l’évolution dans le temps.
Sur les stands, un leitmotiv revient : détecter tôt, alerter vite, prévenir plutôt que guérir. Certaines startups revendiquent déjà des partenariats avec des hôpitaux ou des mutuelles pour intégrer ces données dans un suivi global.
Les implications pour demain sont énormes :
- Un suivi continu pourrait permettre de repérer des signaux faibles avant l’apparition de symptômes graves.
- Les parcours de soin pourraient se repenser autour de données remontant en temps réel vers les médecins.
- Les assurances pourraient être tentées de moduler les tarifs en fonction des “scores santé” fournis par ces objets. Scénario très attractif pour certains… plus inquiétant pour d’autres.
Reste un obstacle : la confiance. Acceptera-t-on de confier des données aussi intimes à des entreprises dont le business model repose parfois, au moins en partie, sur l’exploitation des données ? La technologie est prête plus vite que les cadres éthiques et réglementaires, et cela se ressent dans les discussions en coulisses.
La planète au centre : la “green tech” cesse d’être un simple argument marketing
Il y a encore quelques années, le mot “durable” servait surtout d’étiquette verte sur des produits pas forcément exemplaires. Cette année, l’écologie a quitté la case “communication” pour se retrouver au cœur de nombreuses innovations.
Exemples concrets vus sur le salon :
- des batteries domestiques fabriquées avec moins de métaux rares, plus facilement recyclables,
- des smartphones modulaires, conçus pour être réparés et mis à jour plutôt que remplacés tous les deux ans,
- des solutions de refroidissement de data centers utilisant nettement moins d’eau et d’énergie.
L’un des stands les plus commentés présentait un système capable de mesurer l’empreinte carbone en temps réel de certains usages numériques (streaming, cloud, IA) et de proposer des alternatives moins émettrices.
Ce mouvement annonce plusieurs choses :
- Les acteurs tech ont compris que leur empreinte écologique n’est plus un sujet secondaire. Entre le poids des data centers, des terminaux et des réseaux, le numérique représente déjà près de 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.
- Les régulateurs, notamment en Europe, poussent dans le même sens : droit à la réparation, indices de durabilité, contraintes sur l’énergie des centres de données.
- Les consommateurs commencent à intégrer la dimension environnementale dans leurs choix d’équipement, même si le prix reste le critère numéro un.
À l’avenir, il est probable que les produits mis en avant dans ce type de salon devront autant prouver leur efficacité que leur impact limité sur les ressources.
Ce que ces innovations disent vraiment de notre futur proche
En parcourant les allées de ce salon, une impression se dégage : nous ne sommes plus dans une époque où une innovation phare balaye tout (comme le smartphone à ses débuts). Nous entrons plutôt dans un maillage d’évolutions simultanées :
- IA qui infiltre toutes les couches du quotidien,
- interfaces qui se font plus discrètes, voire invisibles,
- objets qui passent de “connectés” à “autonomes et décisionnels”,
- maison, corps, travail, loisirs qui deviennent des gisements de données en continu.
Demain, la question ne sera pas seulement “quels gadgets utiliserons-nous ?”, mais plutôt :
- jusqu’où sommes-nous prêts à déléguer nos choix à des systèmes automatisés ?
- quelle part d’opacité (algorithmes, décisions, traitement des données) sommes-nous prêts à tolérer ?
- quelles limites collectives voulons-nous poser – ou non – autour de ces technologies ?
Les salons tech comme celui-ci jouent un rôle de laboratoire à ciel ouvert : ils ne montrent pas seulement ce que la technologie permet, mais aussi ce que les industriels aimeraient nous voir adopter. Entre les démonstrations spectaculaires et la réalité de l’usage, il y a toujours un écart.
C’est précisément dans cet écart que nous avons une marge de manœuvre : en choisissant ce que nous voulons intégrer à nos vies, ce que nous refusons, et ce que nous voulons encadrer. Les innovations repérées cette année annoncent un futur hautement assisté, hyper-optimisé, parfois déroutant. Reste à décider si nous voulons qu’il soit aussi, et surtout, plus humain.










