Naissance du web : une idée (presque) folle dans les labos du CERN
Le web fait tellement partie de notre quotidien qu’il semble difficile d’imaginer un monde sans lui. Et pourtant, il n’existe que depuis une trentaine d’années. Ce que nous appelons le Web — à ne pas confondre avec Internet — a été inventé à la fin des années 1980 par un scientifique britannique au parcours aussi brillant qu’atypique : Tim Berners-Lee.
Tout commence au CERN, le célèbre Centre européen pour la recherche nucléaire basé à Genève. À l’époque, les chercheurs du monde entier collaborent sur des projets complexes, mais peinent à partager efficacement leurs données. C’est là qu’intervient Berners-Lee, ingénieur informatique, qui imagine un système universel d’accès à l’information.
Son objectif ? Mettre en place un espace global, un « toile » de documents interconnectés par des liens, accessibles via un navigateur. En d’autres termes : le Web.
Le 12 mars 1989, il soumet un document interne intitulé “Information Management: A Proposal”. Si ses collègues trouvent l’idée un brin farfelue au départ, elle finira par révolutionner le monde. Spoiler : ils faisaient clairement fausse route.
HTTP, URL, HTML : les trois briques fondatrices du Web
Pour comprendre pourquoi le Web a pris une telle ampleur, il faut jeter un œil aux technologies simples mais puissantes qui le composent. Berners-Lee a eu la géniale intuition de combiner :
- HTML (HyperText Markup Language) : un langage de balisage permettant de structurer les pages web avec des titres, des paragraphes, des liens, etc.
- HTTP (HyperText Transfer Protocol) : un protocole de communication entre un client et un serveur pour demander et recevoir des documents.
- URL (Uniform Resource Locator) : une adresse unique pour repérer chaque page sur le Web.
En créant ces trois standards ouverts, Tim Berners-Lee pose les bases d’un environnement où tout le monde peut publier ou consulter du contenu, indépendamment de son origine ou de sa machine. C’est cette ouverture qui permettra au web de se propager aussi vite.
1991 : naissance officielle du World Wide Web
C’est en 1991 que le Web devient public. À ce moment-là, les premiers utilisateurs peuvent accéder à la toute première page web hébergée au CERN, encore accessible aujourd’hui (info.cern.ch). Elle explique… ce qu’est le World Wide Web. Ironique, n’est-ce pas ?
Mais à ce stade, le web n’a rien à voir avec ce que nous connaissons. Pas d’images, pas de vidéos, pas de GIFs animés de chats. Il s’agit essentiellement de textes et de liens. C’est rudimentaire, certes, mais c’est déjà disruptif. Un système global permettant de naviguer d’une page à l’autre, instantanément, sans barrière géographique ou linguistique ? Pour l’époque, c’est une révolution silencieuse.
Un esprit open source au cœur du projet
Autre point décisif : au lieu de commercialiser l’invention, Tim Berners-Lee choisit de la rendre libre d’accès. En 1993, le CERN déclare officiellement que le Web sera placé dans le domaine public — un geste fondamental qui permet à cette technologie de gagner les universités, les entreprises, puis… nos foyers.
En optant pour une approche open source avant l’heure, Berners-Lee a garanti une évolution rapide, portée par une communauté hétérogène de développeurs, d’ingénieurs, de chercheurs et d’amateurs éclairés. De Netscape à Mozilla Firefox, nombreux sont les navigateurs qui ont vu le jour dans cet écosystème libre.
Cet esprit d’ouverture est aussi ce qui a permis à des géants d’éclore : Google en 1998, Facebook en 2004, YouTube en 2005… Aucun de ces services n’aurait pu exister sans le socle du Web libre tel qu’imaginé initialement.
Une anecdote : le web aurait pu s’appeler… Mesh
Petite histoire pour briller en société : saviez-vous que le Web aurait pu avoir un autre nom ? Dans ses premières notes, Berners-Lee évoquait l’idée de l’appeler “Information Mesh” ou encore “The Mine of Information”. C’est finalement “World Wide Web” (toile d’araignée mondiale) qui a été retenu, pour souligner l’idée de connexions entre différents points à travers le monde.
Le terme “Web” va d’ailleurs donner naissance à tout un écosystème lexical : webmaster, site web, page web… Un mot tout simple, mais qui s’apprête à entrer dans toutes les langues du monde.
Tim Berners-Lee : un inventeur, oui, mais aussi militant du web “pour tous”
Tim Berners-Lee ne s’est pas contenté d’inventer le Web. Depuis 30 ans, il lutte pour qu’il reste ouvert, neutre et respectueux de la vie privée. En 2009, il lance la fondation World Wide Web Foundation, pour défendre l’accès universel à Internet et promouvoir un Web éthique.
Récemment, il a exprimé ses inquiétudes sur la centralisation croissante du Web autour de quelques grands acteurs. Il milite pour une reprise de contrôle des utilisateurs sur leurs données avec son projet Solid, une plateforme destinée à décentraliser le Web. Autrement dit : rendre au Web un peu de son ADN originel.
Dans une interview donnée à The Guardian, il déclarait : « Le Web a été conçu pour que chacun puisse y participer, pas pour être dirigé par une poignée d’entreprises. » Un rappel utile à l’heure où les enjeux liés à la souveraineté numérique prennent une place essentielle dans le débat public.
Le web aujourd’hui : omniprésent, mais en constante mutation
Depuis la page HTML toute simple de 1991, que de chemin parcouru ! Aujourd’hui, on estime que plus de 5 milliards de personnes utilisent Internet dans le monde, et plus de 1,1 milliard de sites web sont en ligne (même si beaucoup sont inactifs).
Le web a vu naître plusieurs grandes évolutions :
- Web 1.0 : essentiellement informations statiques, peu d’interactivité.
- Web 2.0 : explosion des réseaux sociaux, blogs, vidéos, contenu généré par les utilisateurs.
- Web 3.0 (en cours) : décentralisation, blockchain, IA, respect de la vie privée (en théorie).
Nous sommes actuellement dans une phase de mutation, où les enjeux liés à la sécurité, à la data et à la gouvernance prennent une importance capitale. La question n’est plus « qui peut accéder à l’information ? », mais plutôt « qui contrôle cet accès, et à quel prix ? »
Et si on devait tout réinventer ?
Un Web plus éthique, plus résilient, moins dépendant des grands monopoles : ce sont les pistes que certains acteurs, dont Tim Berners-Lee lui-même, tentent d’explorer.
Les projets naissent, parfois dans l’ombre, pour redistribuer les cartes. Entre les navigateurs alternatifs (comme Brave), les moteurs de recherche respectueux de la vie privée (Qwant, DuckDuckGo) ou les solutions à base de blockchain, un nouveau paysage se dessine, plus fragmenté, mais peut-être plus libre.
Le plus fascinant dans cette histoire ? C’est que tout est encore en train de se jouer. Le Web est une technologie vivante, qui évolue avec ses utilisateurs. Et derrière ses lignes de code, il y a toujours une ambition humaine : connecter, partager, comprendre.
En résumé, qui peut-on remercier pour le Web ?
Tim Berners-Lee, évidemment. Mais aussi une communauté entière de chercheurs, d’ingénieurs et de passionnés qui ont cru à cette idée un peu folle d’un espace numérique ouvert et interconnecté. Sans eux, pas d’email à 198 BPM le lundi matin, pas de mèmes viraux, pas de recherches frénétiques de tutos à minuit.
Alors la prochaine fois que vous ouvrez votre navigateur, pensez à ces lignes de code écrites dans un bureau anonyme du CERN. Elles ont changé le monde. Littéralement.
