Souvenez-vous : en 2021, tout le monde avait une opinion sur les cryptos. Les médias généralistes en parlaient en boucle, les influenceurs promettaient « la liberté financière » et les NFT de singes pixelisés se vendaient plusieurs centaines de milliers de dollars. Puis sont arrivés les krachs, les scandales, les faillites de plateformes, l’atterrissage brutal.
Résultat : le sujet a quitté la une des journaux, les particuliers se sont fait plus discrets… et beaucoup se demandent aujourd’hui : crypto et web, que reste-t-il vraiment après l’engouement médiatique et l’effondrement des bulles spéculatives ?
La réponse tient en une phrase : la spéculation s’est calmée, mais les briques techniques et les usages sérieux, eux, sont toujours là – et ils avancent, plus discrètement.
De la hype au crash : rappel express
Pour comprendre où on en est, il faut revenir rapidement sur ce qui s’est passé :
- 2017 : première grande bulle crypto grand public, portée par le Bitcoin et les ICO (levées de fonds en jetons). Beaucoup de promesses, peu de produits finis.
- 2020-2021 : deuxième vague, encore plus massive. DeFi, NFT, metaverse, play-to-earn… Tous les buzzwords s’enchaînent. Des fortunes se font, d’autres se défont en quelques semaines.
- 2022 : retour à la réalité. Explosion de la plateforme FTX, chute de nombreux projets « miracles », régulation qui se durcit, investisseurs refroidis.
Pour donner un ordre de grandeur : la capitalisation totale du marché crypto a dépassé les 3 000 milliards de dollars fin 2021. Un an plus tard, elle avait perdu plus de 70 %. Et certains NFT qui se vendaient 200 000 € ne trouvent plus preneur à 2 000 €.
Mais sous la couche spéculative, des choses plus intéressantes se sont construites. Une partie du web expérimente encore les outils et concepts issus de ce « boom crypto », même si on en parle moins sur BFM.
Ce qui a disparu (ou presque) avec la fin de la bulle
Certaines tendances n’ont tout simplement pas survécu à l’atterrissage.
- Les NFT « jpeg de luxe » : la vague des collections d’images de profil (PFP) vendues à prix délirants s’est quasiment éteinte. La plupart de ces projets n’avaient ni utilité, ni vision à long terme.
- Les tokens sans produit réel : « dogecoins » exotiques, projets pseudo-décentralisés sans équipe identifiée, promesses de rendements à 1 000 %… Le marché les a balayés.
- Les jeux play-to-earn ultra-spéculatifs : ils fonctionnaient tant que de nouveaux joueurs injectaient de l’argent. Une fois la croissance stoppée, l’économie interne s’est effondrée.
C’est désagréable pour ceux qui ont acheté au plus haut, mais cette purge avait un effet utile : nettoyer une partie du bruit et laisser de la place aux projets qui cherchent autre chose qu’un pump & dump rapide.
Ce qui est resté : les briques technologiques utiles
Derrière les tokens qui s’envolent puis se crashent, il y a des technologies qui, elles, ne fluctuent pas avec le cours du jour.
- Les blockchains publiques comme Bitcoin ou Ethereum continuent de tourner, sans interruption, depuis des années. Elles ont prouvé leur robustesse.
- Les smart contracts permettent d’exécuter automatiquement des accords (financiers ou non) sans intermédiaire. Ils restent au cœur de ce qu’on appelle souvent « web3 ».
- Les portefeuilles crypto (wallets) deviennent des identifiants universels : une clé = une identité, un inventaire d’actifs, des droits d’accès.
On n’est plus dans le fantasme de « tout va être sur la blockchain », mais dans une approche beaucoup plus pragmatique : on garde ce qui est robuste, simple, et vraiment meilleur que les alternatives existantes.
Bitcoin : de la monnaie miracle au « cash numérique dur »
Le discours sur le Bitcoin a lui aussi changé.
Au début, on l’a présenté comme une nouvelle monnaie du quotidien. Dans les faits, très peu de gens payent leur café en Bitcoin. Là où il reste pertinent :
- Réserve de valeur alternative pour ceux qui se méfient des monnaies traditionnelles (inflation, contrôle des capitaux, instabilité politique).
- Transferts transfrontaliers sans intermédiaire bancaire, particulièrement dans des pays où le système financier est peu fiable.
- Infrastructure de paiement via des solutions de seconde couche comme le Lightning Network, même si ces usages restent encore de niche.
La bulle a surtout révélé quelque chose : une partie des utilisateurs ne veut pas d’un « nouveau compte bancaire », mais d’un actif numérique qu’on ne peut pas saisir ou censurer facilement. Cet aspect-là, lui, n’a pas disparu.
Ethereum, DeFi et smart contracts : l’Internet programmable de la valeur
Énormément de projets sont morts, mais l’idée centrale de la DeFi (finance décentralisée) reste puissante : des services financiers ouverts, programmables, accessibles par simple connexion à un wallet.
Les volumes ne sont plus au niveau de l’euphorie de 2021, mais plusieurs briques tiennent bon :
- Les DEX (échanges décentralisés) comme Uniswap ou Curve fonctionnent toujours, et traitent quotidiennement des centaines de millions de dollars.
- Les protocoles de prêt/emprunt type Aave ou Compound permettent de prêter ses cryptos ou d’en emprunter, sans banquier, via des règles codées dans des smart contracts.
- Les stablecoins décentralisés ou surcollatéralisés (ex : DAI) fascinant l’écosystème règlementaire par leur résilience relative.
La bulle a fait apparaître beaucoup d’excès : rendements irréalistes, schémas quasi-pyramidaux, sécurité négligée. Mais elle a aussi permis de tester à grande échelle ce qu’un « web de la valeur » programmable pouvait faire. Les projets encore debout ont été forcés de se professionnaliser : audit de code, gouvernance plus claire, modèles économiques moins fantaisistes.
NFT : moins de bling, plus d’usages concrets
Le mot « NFT » déclenche encore souvent des sourires ironiques. Pourtant, le concept de base – un jeton numérique unique, traçable et transférable – n’a rien de ridicule.
Ce qui change, c’est le type d’usage :
- Billetterie et événements : certains festivals et salles utilisent des NFT comme billets infalsifiables, avec la possibilité d’y associer des bonus (contenus exclusifs, accès VIP, etc.).
- Objets et skins dans les jeux vidéo : quelques studios expérimentent des actifs vraiment possédés par le joueur, transférables d’un jeu à l’autre ou revendables sur des marketplaces.
- Certificats et preuves : diplômes, licences, preuves de participation à un événement (POAP), traçabilité d’un objet dans la chaîne logistique…
On est passé d’un modèle « spéculer sur des images » à des cas plus terre-à-terre : prouver, certifier, tracer, donner des droits. C’est beaucoup moins glamour sur Twitter, mais nettement plus solide.
Startups et web : des pivots plutôt que des abandons
Côté startups et web, la dynamique est intéressante : beaucoup de projets n’ont pas abandonné la crypto, ils l’ont repositionnée.
Au lieu de vendre du « web3 » comme une fin en soi, ils l’utilisent comme une couche technique :
- Une app de fidélité qui intègre des NFT en coulisse, sans jamais prononcer le mot « NFT » auprès de l’utilisateur.
- Une plateforme de contenu qui rémunère les créateurs via des tokens, mais présente ça comme un système de points ou de parts de revenus.
- Des outils B2B de traçabilité ou de certification basés sur blockchain, vendus comme des solutions SaaS classiques.
Pour l’utilisateur final, l’expérience reste familière : login, bouton, paiement par carte ou virement. La complexité crypto est masquée derrière des interfaces plus digestes. En clair : les startups ont compris que la majorité des gens ne veut pas gérer de seed phrase de 24 mots.
La régulation : de la zone grise au cadre structuré
Un autre changement majeur post-bulle : les États ont arrêté de regarder la crypto comme un simple phénomène marginal. L’Union européenne, par exemple, a adopté le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets), qui encadre :
- Les émetteurs de stablecoins.
- Les plateformes d’échange.
- Les prestataires de services (garde, conseil, etc.).
Conséquences concrètes :
- Moins de zones d’ombre : difficile de lancer un projet crypto sérieux en Europe sans se poser la question de la conformité réglementaire.
- Tri naturel des acteurs : ceux qui cherchent juste un « coup » rapide vont ailleurs, ceux qui restent sont forcés de monter en gamme sur la sécurité, la transparence, la gouvernance.
- Intégration plus facile au système financier traditionnel : banques, fintechs et assurance sont plus enclines à collaborer avec des acteurs crypto régulés.
La crypto perd une partie de son côté « Far West », mais gagne en crédibilité. C’est un changement majeur pour les projets qui veulent durer plus de six mois.
Et les utilisateurs dans tout ça ? Méfiance, mais pas désintérêt
Psychologiquement, la bulle a laissé des traces. Beaucoup de particuliers ont :
- Perdu de l’argent sur des projets très risqués.
- Découvert la réalité des hacks, des arnaques, des promesses marketing intenables.
- Pris leurs distances avec tout ce qui ressemble à un « coup » crypto.
Mais cela ne veut pas dire que le sujet est mort. Plutôt qu’une disparition, on observe une maturation :
- Les nouveaux venus se renseignent davantage avant d’investir.
- Les communautés se recentrent sur quelques projets jugés solides.
- Les discours changent : on parle moins « lune » et plus « long terme, diversification, gestion du risque ».
Paradoxalement, c’est quand les médias généralistes s’intéressent moins au sujet que le travail le plus sérieux se fait. Un peu comme pour l’IA : les années où personne n’en parlait dans le grand public sont celles où les briques fondamentales se sont construites.
Crypto, web et culture geek : ce qui persiste dans l’imaginaire
Sur le plan culturel, la crypto a laissé une empreinte durable dans l’écosystème web et geek :
- Une nouvelle grammaire : HODL, wagmi, airdrop, on-chain… Toute une terminologie s’est installée, avec ses memes et ses codes.
- Une approche différente de la propriété numérique : l’idée qu’un actif peut vous appartenir directement, sans plateforme centrale, a largement infusé – même en dehors du cercle des « crypto-maxis ».
- Une défiance accrue envers les grandes plateformes : scandales à répétition, censure, fermeture de comptes… La promesse d’un web plus ouvert et moins dépendant de quelques géants continue de parler à beaucoup d’internautes.
Sur Buzz-Web, on le voit bien : dès qu’un sujet touche à la décentralisation, au contrôle de ses données ou à l’économie des créateurs, l’intérêt est là – même si le mot « crypto » n’apparaît pas dans le titre.
À quoi va ressembler la suite ?
Il serait présomptueux de prédire précisément la prochaine phase, mais plusieurs tendances se dessinent déjà.
- Moins de spéculation grand public, plus d’infrastructure : les cycles de bulles/replis continueront probablement, mais l’essentiel du travail se fera sur l’amélioration des couches de base (sécurité, scalabilité, UX).
- Crypto de plus en plus intégrée, de moins en moins visible : pour beaucoup de services, les utilisateurs ne sauront même pas qu’il y a une blockchain derrière.
- Convergence avec l’IA et la data : gérer l’identité, la réputation et les droits sur des données (y compris générées par l’IA) via des mécanismes cryptographiques pourrait devenir un thème majeur.
- Montée en puissance des monnaies numériques de banques centrales (MNBC) : elles n’ont rien de « décentralisé », mais elles vont obliger l’écosystème crypto à affirmer clairement sa spécificité.
Au final, la crypto post-bulle ressemble un peu à Internet après l’éclatement de la bulle des dot-com : moins de show, moins de promesses délirantes, plus de travail de fond. Beaucoup d’acteurs ont disparu, mais les survivants construisent des choses qui, dans quelques années, sembleront « normales », au point qu’on oubliera presque qu’elles ont commencé dans la spéculation et le chaos.
Pour les curieux du web, de la tech et des cultures numériques, la vraie question n’est plus « faut-il acheter du Bitcoin ? », mais plutôt : quels nouveaux usages, modèles économiques et formes de communautés le duo crypto + web est en train de rendre possibles, loin des projecteurs ? C’est aujourd’hui, dans ce relatif silence médiatique, que se joue la réponse.










